Propos liminaire — Commission d’enquête dite “Sterin”
Madame la Présidente,
Madame la Rapporteure,
Mesdames et Messieurs les Sénateurs,
Avant toute chose, je tiens à vous remercier de m’avoir invité à m’exprimer devant votre commission d’enquête.
Être convoqué pour venir s’exprimer devant la représentation nationale n’est pas quelque chose d’anodin. Je vis donc cette convocation comme une responsabilité, un moment important.
Comme vous l'exposez dans la raison d’être de cette commission d’enquête, les tensions sur les financements publics amènent les acteurs associatifs à diversifier leurs ressources. Mon parcours de simple mécène engagé en est l’illustration très claire, ce que j’aurai l’occasion de vous partager.
Au fond, la question que vous posez est essentielle : dans une démocratie fragilisée, quelle place doivent prendre l’argent privé, le mécénat, la philanthropie ?
Et surtout : à quelles conditions cela reste-t-il compatible avec la démocratie, le pluralisme et l’intérêt collectif ?
Je vais essayer de vous répondre avec simplicité et franchise.
///
Quand on me demande ce que je fais aujourd’hui, je réponds : je suis un citoyen engagé.
Je ne suis pas un professionnel de la politique. Je ne suis pas un idéologue. Je ne suis pas non plus un philanthrope au sens américain du terme.
Je suis un ancien industriel, qui a dirigé des entreprises pendant quarante ans. J’ai beaucoup travaillé, embarqué des équipes dans des projets un peu fous, et j’ai eu la chance de gagner (et faire gagner) beaucoup d’argent.
Arrivé à un certain âge, je me suis simplement demandé : que doit-on à son pays ? Que doit-on aux autres ? Et que faire de tout cet argent ?
Il y a une dizaine d’années, au fil de mes rencontres, j’ai commencé à donner, modestement, sur quelques projets précis. Puis, le bouche-à-oreille fonctionnant, j’ai été sollicité de plus en plus : un média, une maison d’édition, un projet de rachat de théâtre, des films, un projet de reportage, une formation universitaire sur le journalisme d’investigation… Autant de femmes et d’hommes qui sont venus me trouver pour me partager leur projet et me demander de les aider.
J’ai ainsi réalisé à quel point le besoin est immense : notre pays foisonne de projets et initiatives humanistes, tournés vers les autres, qui peinent à trouver des financements. Des médias indépendants, des associations, des projets démocratiques ou humanitaires extraordinairement utiles survivent dans une précarité financière permanente. Certains tiennent littéralement à quelques centaines d’euros près.
///
Le cas des médias m’a particulièrement marqué, et j’en ai d’ailleurs fait un livre, Sauver l’information de l’emprise des milliardaires, avec Vincent Edin.
En France, nous parlons beaucoup de pluralisme, de liberté de la presse, de démocratie vivante… mais nous acceptons collectivement que l’information soit de plus en plus concentrée entre les mains d’un très petit nombre de grandes fortunes.
Je l’ai dit publiquement, je l’ai écrit dans le livre, et je le redis ici : cette concentration m’inquiète profondément pour notre démocratie. Pas parce qu’un milliardaire serait illégitime à posséder un média. Mais parce qu’à partir d’un certain niveau de concentration, le risque n’est plus économique : il devient démocratique.
Hannah Arendt écrivait qu’une démocratie ne peut survivre durablement sans contre-pouvoirs indépendants. Elle parlait de la justice, de la science, de l’information. Cette phrase m’habite depuis longtemps.
C’est la raison de mon engagement auprès de médias qui m’ont sollicité dans des cas de besoins financiers occasionnels.
Jamais il n’a été question pour moi de contrôler des médias. Je ne suis qu’un citoyen qui a prêté ou donné de l’argent à des structures progressistes, qui me paraissent importantes pour notre vie démocratique, pour garantir leur indépendance. Et quand le schéma juridique l’imposait, j’ai dû devenir actionnaire, toujours extrêmement minoritaire, sans aucun pouvoir de contrôle.
///
Votre commission porte sur les dérives de certains mécènes qui pourraient chercher à IMPOSER une ligne idéologique aux initiatives qu’ils financent. C’est en effet quelque chose de grave, et qui doit être analysé en profondeur.
De mon côté, c’est tout l’inverse : je défends et pratique un soutien sans prise de contrôle. Je suis pour une aide sans influence. Je ne contrôle rien, je n’impose rien. Je soutiens simplement des porteurs de projets qui me semblent œuvrer dans l’intérêt général d’un débat pluraliste.
///
Aussi, devant tant d’acteurs isolés, l’ancien industriel que je suis, a eu l’idée d’aider de manière plus structurelle. Au lieu de laisser ces médias supporter seuls l’ensemble des coûts de fonctionnement et structures de leurs entités ; je me suis dit que leur fournir un lieu leur permettant de partager ces coûts était ce que je pouvais faire de mieux.
Ce projet a mis près de 10 ans à aboutir et il est désormais lancé au 70, boulevard Barbès à Paris. Si j’en ai assuré le financement, je ne suis pas du tout impliqué dans sa gouvernance, sa direction ou l'opérationnel.
J’ai transmis la gestion du projet à des journalistes, réunis en association, dans un espace de décision collective, déployé autour de l’intérêt général et de la défense du pluralisme.
C’est cette association des Medias Libres qui à travers ses représentants, notamment Agnes Rousseau et Eros Sana, porte désormais le projet, définit ses modalités de fonctionnement et de réalisation. C’est moi qui ai financé, mais c’est eux qui décident.
Pendant que d’autres imposent leur vision et entretiennent leur ambition, je soutiens et m’efface. Pendant que d’autres achètent et contrôlent, je donne et ne demande rien. L’indépendance, on la soutient, on ne l’oriente pas, on ne la bride pas.
///
Aussi, puisque l’on parle de pouvoir, d’argent et de transparence, il importe d’être très clair. J’ai déjà eu l’occasion de le dire mais il faut le répéter : j’ai de l’argent, mais je serais totalement incapable de dépenser des dizaines de millions d’euros (et encore moins des centaines) pour acheter un média ou une école et les transformer en vecteurs de propagande.
Ces dernières années, j’ai donc aidé des dizaines de structures diverses et variées à travers des dons et des prêts. Je vous avoue que les montants n’étant jamais significatifs, c’est votre convocation qui m’a donné l’occasion d’essayer d’en faire le bilan.
À ce jour, loin des fantasmes de certains, je peux vous dire que j’ai accompagné plus de 150 projets médiatiques, culturels et artistiques avec :
environ 1,1 million d’euros de dons et
environ 2,6 millions d’euros de prêts.
S’agissant de formations universitaires :
j’ai donné plus d’1 million d’euros à l’ENS, dont une partie pour financer la Chaire Daniel Cohen.
S’agissant spécifiquement du projet de Maison des Médias Libres :
j’ai investi personnellement 15 millions d’euros dans le bâtiment et
je me porte garant des 12 millions d’euros d'emprunts bancaires complémentaires permettant la réalisation du projet.
Je partage ces éléments d’autant plus volontiers que je suis favorable à la transparence la plus totale.
J’espère d’ailleurs que tous ceux qui sont convoqués devant votre commission considérerons, comme moi, qu’il est de leur devoir citoyen de venir répondre à vos questions, quelle que soit leur idéologie.
Je sais que certains médias m’ont présenté comme une sorte de “Bolloré de gauche” ou de “Stérin progressiste”. Je conteste profondément cette comparaison.
Mon objectif n’est pas de conquérir un pouvoir culturel ou politique. Je cherche simplement à être utile à ceux qui portent déjà des projets dans lesquels je crois, et à préserver des espaces de pluralisme et de débat dans une période où ils se fragilisent totalement.
///
Enfin, je saisi également l’opportunité d’être devant vous aujourd’hui pour aborder un dernier point.
Mon soutien financier des dernières années ne concerne pas uniquement les médias ou projets culturels.
J’ai créé le fonds de dotations RIACE, en faveur de l’accueil digne des personnes exilées en France. Je me suis engagé à hauteur de 5 millions d’euros à terme.
Certains y verront peut-être un engagement politique. Pour ma part, j’y vois surtout une exigence humaniste, inspirée dans notre pays de l’esprit des Lumières..
Albert Camus écrivait : “Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde.”
Je crois qu’il faut aussi éviter de mal nommer les engagements.
Tout n’est pas manipulation. Tout n’est pas stratégie d’influence. Tout mécène n’est pas un oligarque cherchant à acheter la démocratie.
Mais inversement, tout mécénat n’est pas forcément innocent non plus.
C’est précisément pour cela que votre travail est non seulement utile mais, je crois, essentiel.
Parce qu’il faut réussir deux choses à la fois :
protéger la démocratie contre les stratégies d’emprise,
sans décourager l’engagement civique, associatif, culturel ou médiatique dont notre pays a profondément besoin.
Je terminerai simplement par ceci.
Je ne crois pas aux sauveurs. Je me méfie beaucoup des hommes providentiels, des milliardaires éclairés, et même des gens qui pensent avoir raison seuls contre tous.
Je crois avant tout aux institutions et aux projets collectifs, aux contre-pouvoirs et à la délibération démocratique réelle. C’est dans cet esprit que je suis devant vous aujourd’hui.
Mesdames et Messieurs les Sénateurs, je vous remercie, et suis prêt à répondre à toutes vos questions.