Nouvel Obs / Le millionnaire qui « préfère soutenir le journalisme de gauche qu’acheter un Soulages »
Portrait Ce multimillionnaire a fait carrière dans l’industrie avant de devenir psychanalyste. Il consacre désormais une partie de sa fortune à aider des médias indépendants de gauche.
Durant l’été, il fera des allers et retours entre la Vendée, terre de Bruno Retailleau et Philippe de Villiers, et son cabinet à Neuilly-sur-Seine. Olivier Legrain est psychanalyste et estime avoir « une responsabilité » : il ne se voit pas laisser certains de ses patients plusieurs semaines en déshérence. Chez cet homme de 72 ans, qui revendique être de gauche, le prix de la consultation est libre – « le jour où un patient m’a donné une rose coupée dans mon jardin, mon épouse a raillé ma grande naïveté ». En réalité, il n’est psy que depuis dix ans seulement. Cet ingénieur des Mines, diplômé de l’Ecole nationale de la Statistique et de l’Administration économique, a embrassé cette vocation tardivement après avoir été l’un des dirigeants du groupe Lafarge. Durant cette première vie, il a fait fortune en rachetant, avec d’autres cadres, l’une des activités de Lafarge par le leveraged buy-out, (LBO, une procédure capitalistique qui fonctionne par emprunt). Il en est sorti lesté de plusieurs dizaines de millions d’euros qu’il a décidé de consacrer – en partie – au soutien de plusieurs causes, dont l’accueil des migrants et le soutien à une information de qualité sur laquelle pèse « un péril existentiel pour la démocratie ».
Sa cible principale : Vincent Bolloré
Sur ce sujet, il vient de cosigner « Sauver l’information de l’emprise des milliardaires », qu’il présente comme un pamphlet. Soit 144 pages nerveuses traversées d’indignation, d’inquiétude, de colère, qui n’évitent pas les écueils de ce genre d’exercice : raccourcis, approximations, raisonnements qui essentialisent. Le livre brasse large, mais sa cible principale est Vincent Bolloré, qui a créé, avec un agenda idéologique et politique d’extrême droite, un écosystème complet incluant, outre des médias, un institut de sondage, un groupe d’édition, le financement de festivals, une régie publicitaire, une école de journalisme… La concentration ne décélère jamais.
Depuis la sortie de l’opus, Bernard Arnault a acquis « l’Opinion » et « l’Agefi » (un journal spécialisé dans la finance), Rodolphe Saadé, la plateforme de vidéos Brut (en cours), Vincent Bolloré, « France Dimanche » et « Ici Paris » (en cours) et il tournoie au-dessus du « Parisien ». Tandis que Daniel Kretinsky a lancé sa chaîne T18. Parmi les propositions d’Olivier Legrain : l’institution d’un droit d’agrément des rédactions sur leur directeur ; le conditionnement des aides publiques à la presse au respect de la charte de Munich édictant un certain nombre de règles ; la création d’une loi permettant de condamner les propos climato-négationnistes…
La Maison des médias libres
Olivier Legrain est atypique. Il ne vit pas dans la déploration, mais dans l’action. « Dans les couloirs des médias indépendants de gauche, écrit le site StreetPress, prononcez son nom et les oreilles se redressent. Olivier Legrain y est connu comme le loup blanc ! » Car il ouvre volontiers son portefeuille pour soutenir l’effervescence éditoriale, évidente depuis quelques années à gauche, en donnant un coup de pouce à des médias qui avancent en mode survie, sous forme de dons, de prêts, de rares prises de participation marginales. Il a aidé une myriade de titres – « la Déferlante », « Mouais », « Politis », « le Poing » (Montpellier), « Media Coop » (Clermont-Ferrand), le défunt « Ravi » (Marseille), « Vert », « StreetPress », « Disclose », « Reporterre », « Basta ! », « les Jours »… « Et d’autres dont vous ne savez même pas qu’ils existent ! » Pour quel montant ? « Un million d’euros au plus sur dix ans, les sommes sont modestes mais financent par exemple une embauche qui permet de se développer. »
Ce n’est rien à côté du projet qu’il mature de longue date et qui prend forme : la création de La Maison des médias libres. Il a signé la promesse d’achat à la Ville de Paris d’un immeuble de 4 500 mètres carrés, situé boulevard Barbès (18e), qui nécessite beaucoup de rénovations. Le permis de construire est déposé. Ce phalanstère doit ouvrir en 2027 : y seront installés 350 postes de travail qui, grâce au télétravail, accueilleront beaucoup plus de journalistes. Les loyers y seront modiques. Il s’agit d’un projet de 25 à 30 millions d’euros financés par Olivier Legrain « à hauteur de 10 millions d’euros au minimum, un endettement supérieur à 10 millions d’euros et avec peut-être d’autres actionnaires ». Il fait la tournée des popotes auprès d’amis progressistes et aisés, sans immense succès. Il n’en est pas étonné : « On est dans un pays où de nombreux patrons du CAC 40 ont rencontré Jordan Bardella [le patron du Rassemblement national, NDLR] ou Marine Le Pen. Ils s’habituent à l’idée de l’arrivée au pouvoir du RN… »Lui ne s’y résout pas. Pour autant dit-il, « je ne serai pas dans le comité de sélection des projets, je ne vais pas m’impliquer davantage : ni diriger ni devenir propriétaire d’un de ces sites indépendants. Mon métier, aujourd’hui, c’est thérapeute. »
En ancien chef d’entreprise, il a juste préconisé une structure qui a fait ses preuves dans l’industrie : créer une holding qui coifferait une quinzaine de filiales indépendantes (chaque média) afin de mutualiser certains coûts et de donner à l’ensemble une puissance de feu. Le comité de direction serait composé des patrons de chacun de ces médias. Que n’avait-il dit là ? Le site Frustration Magazine (d’extrême gauche) lui vole dans les plumes : « Fonder l’indépendance sur la supposée moralité d’un capitaliste bienveillant est une contradiction totale. » « Les médias sont comme la gauche, dit Olivier Legrain, qui, par ailleurs, s’active dans la coulisse politique à faire émerger un candidat unique de ce côté-là. Chacun veut garder le pouvoir. »
L’homme d’affaires-psy-bienfaiteur fait le pari qu’« il se passera des choses, il n’est pas possible qu’il ne se passe rien une fois que les journalistes seront dans les murs, se côtoieront quotidiennement, physiquement. Cela n’a jamais été fait. Ils ne l’imaginent pas aujourd’hui car l’une des caractéristiques du monde des médias, c’est son incapacité à anticiper. Mais ils prendront conscience de leur chance extraordinaire. Ce lieu va vivre. Et voir comment il s’animera, ça, ça m’intéressera. » Une sorte d’utopie. Rien, en tout cas, n’entame sa détermination : « Je préfère soutenir le journalisme que d’acheter un Soulages. »
Par Véronique Groussard